1.) La
première question que j'aimerais vous poser c'est très simple mais assez
importante pour mieux comprendre votre personnalité spirituelle: comment avez -
vous découvert la spiritualité orthodoxe?
Issu d’un milieu athée et anticlérical, jeune comédien
sensible à la beauté et passionné par le surréalisme, j’ai rencontré un ermite
dans le sud de la France qui m’a ouvert les yeux sur la dimension
spirituelle. En raison de mon
conditionnement antichrétien, je me suis d’abord tourné vers l’Inde ou j’ai
effectué de nombreux séjours et où j’ai pratiqué le yoga en compagnie de grands
maîtres hindous. Paradoxalement, c’est
l’Inde païenne qui m’a préparé au christianisme. (Je raconte tout cela en
détail, notamment, dans La presqu’île
interdite.) Revenu en France, je pensais entrer dans un monastère hindou
(ashram) pour devenir moine de l’ordre Ramakrishna, lorsque j’ai vécu une
expérience mystique très forte qui m’a conduit en Grèce puis au mont Athos où
j’ai eu la « révélation » de l’Orthodoxie. J’ai vécu comme novice au
mont Athos une année, puis j’y suis retourné à plusieurs reprises.
2.) Quelle
serait a vos yeux l'unicité, ou mieux dit, la beauté de l'Orthodoxie?
Qu'apporte l'orthodoxie d'intéressant et de nouveau en tant que manière de
vivre?
La beauté de l’orthodoxie, il faudrait des centaines de
livres pour en parler, et encore nous n’épuiserions pas le sujet ! Pour
être bref, je dirais qu’elle tient au fait que la spiritualité, la liturgie et
la dogmatique sont une seule et même chose. Autrement dit, la théologie est
vécue comme une louange, la louange est théologique, la liturgie est un art
sacré qui magnifie la beauté tout en ramenant l’esprit vers Dieu, sans oublier
la corps qui joue un rôle crucial dans l’orthodoxie. Celle-ci doit rester une
pratique, une manière de vivre, de contempler et d’aimer. Si elle devient
juridique ou politique elle perd son âme. Pour moi, les fols en Christ
constituent le cœur de l’orthodoxie, ils sont au-delà des normes de la morale
bourgeoise et montre que toute prétention religieuse est vaine. La clef et
l’humilité et la bienveillance.
3.) On
parle d'habitude de l'Orthodoxie en tant que l'amour de la sagesse. Croyez-vous
que cette définition soit - elle la meilleure pour bien comprendre l'Orthodoxie? Quelle est en fait votre compréhension sur
l'orthodoxie et comment pourrait-on découvrir son tréfonds?
Il me semble que « amour de la sagesse » est la
définition de la philosophie. Toutefois, pour les Pères du désert, la vie
monastique était la véritable philosophie. Loin de ce qu’elle est devenue par
la suite, une pure spéculation intellectuelle vaine et stérile, la philosophie
des Pères était et est encore – notamment au mont Athos – une forme de vie en
accord avec l’Esprit déifiant. L’orthodoxie n’est pas une morale et j’irais
même plus loin en disant qu’elle n’est pas une religion. Comme disait le Père
Basile Gontikakis, qui fut mon higoumène au mont Athos, l’Orthodoxie c’est la
Vie véritable. On dit parfois à juste titre que le mystère central de
l’orthodoxie est la déification du créé. C’est vrai, mais il ne faut pas voir
la déification comme une sorte de « surhumanisation » : le saint
n’est pas un superman ! La déification, c’est rejoindre en nos cœurs
l’amour que Dieu à pour nous, et le déverser en retour sur nos frères humains
et sur toutes la création.
4.) Comment
devrions-nous comprendre a votre avis le rapport entre l'orthodoxie et la
raison? Autrement dit, quelle serait la place occupée par la raison dans
l'Orthodoxie?
La grande erreur de l’occident a été de tout miser sur la
raison. Ainsi, c’est constitué peu à peu l’onto-théo-logie, la théologie comme
science spéculative des fondements. Dieu a été identifié à l’Etre ou à la
Raison. Pour les Pères grecs, dont l’approche est apophatique, Dieu est au-delà
de la raison, au-delà de l’être et du non-être, au-delà de toute
représentation. Toute image de Dieu est une idole, comme dit saint Grégoire de
Nysse. Toutefois, il ne s’agit pas de rejeter la raison. Celle-ci a sa place
dans son ordre propre. Comme disait Pascal : « quoi de plus
raisonnable que ce désaveu de la raison » ? L’orthodoxie montre les
limites de la raison et nous oblige à faire un grand saut dans l’au-delà. La
raison doit remonter à sa propre source, au-delà de l’intellect, dans le cœur
profond, là où jaillit la grâce.
5.) Un
théologien américain disait que dans l'orthodoxie tous peuvent découvrir leur
sainteté cachée. Comment comprenez-vous cette affirmation?
Oui, c’est vrai, mais je ne crois pas que cela soit une
spécificité orthodoxe. C’est aussi vrai pour d’autres grandes traditions. Découvrir sa sainteté
cachée, c’est découvrir notre identité réelle. Nous nous identifions à tord
avec notre ego, le « vieil homme » dont parle saint Paul. En réalité,
nous sommes enfants de Dieu, héritiers de la promesse, unis charnellement et spirituellement au
Christ qui est lui-même « un avec le Père ». Notre sainteté caché
n’est rien d’autre que notre être profond et véritable : nous sommes, dit
saint Paul, un seul esprit avec le Christ, au point que ce n’est plus nous qui
vivons, mais le Christ en nous.
6.) Je
vous saurais gré si vous pouviez mettre en évidence votre perspective sur le
rapport entre l'Orthodoxie et les besoins sociaux de l'homme contemporain, car
c'est un thème qui, a mon avis, devrait préoccuper les orthodoxes.
Vous avez raison, l’orthodoxie s’est principalement
préoccupé sur la contemplation, même si elle n’a jamais oublié l’action sociale
comme on veut parfois le faire croire en occident. Je crois que l’orthodoxie
gagnerait à s’associer plus encore à différents mouvements d’action sociale.
Toutefois, il me semble qu’elle a une mission qui lui est propre et qu’en
l’oubliant elle pourrait se perdre dans une sorte d’horizontalité « trop
humaine ». La mission de l’orthodoxie est de rappeler à l’humanité d’où
elle vient et où elle va, de lui montrer de manière concrète la présence de
Dieu dans le monde, la beauté de l’Esprit. C’est pourquoi je pense qu’elle doit
être avant tout une école de contemplation. Il faut laisser à César ce qui est
à César et rendre à Dieu ce qui est à Dieu. On eut être orthodoxe et bon
citoyen de son pays. Le rôle de l’orthodoxie n’est pas de faire des choses mais
de montrer par l’exemple que l’on peut exister autrement. Bref, pour moi, la
mission de l’orthodoxie est de révéler la joie qui vient d’en haut et qui
cependant est au plus profond de nous.
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