sabato 8 luglio 2017

Tudor Petcu intervista Jean Lauxerois-Questions de Tudor Petcu à propos de l’orthodoxie-Prima Parte


http://3.bp.blogspot.com/-wc6jomqJabo/UbrL2QhW89I/AAAAAAAAHnE/3_Win_On8-c/s1600/13193048121475469840.jpg



1/ Vous qui êtes catholique, comment avez-vous découvert l’orthodoxie ? Quels sont les représentants de l’orthodoxie que vous avez les uns rencontrés, les autres découverts ? Et pourquoi l’orthodoxie est-elle aujourd’hui importante à vos yeux ?

La chance, ou la grâce, a voulu que ma découverte de l’orthodoxie ne se fasse pas d’un coup, comme une brusque révélation, mais au contraire par étapes, et comme par stratifications, dont je puis dire rétrospectivement (en un processus proustien) que chacune a eu son importance en préparant la suivante, selon un cheminement qui s’est accompli presque malgré moi. Le point de départ, et le socle, c’est ma connaissance du grec ancien et ma formation philosophique. La suite, c’est avant tout ma rencontre de la Roumanie et la richesse de ce qu’elle continue de me révéler.
            Apprendre le grec ancien a été pour moi une bénédiction, je l’ai su après. Cette langue époustouflante est une langue de pensée comme il n’en existe pas d’autres à mon humble connaissance. J’ai pu le mesurer dans ma formation philosophique, quand un grand professeur, tout en nous initiant à Heidegger, nous faisait saisir la dimension directement phénoménologique de la langue grecque. La « rupture inaugurale », ce furent donc ces deux ouvertures corollaires, celle de la pensée de Heidegger – avec les multiples questions qu’elle posait déjà pour moi : entre mille, et pour faire bref ici, la notion d’onto-théologie, la question de Dieu et de l’être, la dimension du négatif – et celle de la pensée grecque, qui ne se limite pas à la seule philosophie, parce qu’elle est d’abord à l’œuvre dans la poésie et dans la tragédie. Sur cette base initiale – qui demeure à l’horizon de mon travail d’aujourd’hui – j’ai pu assez tôt, et sans idée préconçue à l’époque, découvrir les enjeux philosophiques et théologiques de la latinisation du grec, donc l’importance de la traduction dans la tradition ; j’ai pu également commencer à lire Denys, Origène, Plotin et quelques Pères grecs. J’ai assez vite entrevu combien le christianisme de ces Pères brillait d’un éclat particulier, irréductible à ce qui m’avait été transmis par la tradition augustinienne – même si déjà j’inclinais davantage vers saint Jean de la Croix et vers Maître Eckhart. Même si ma lecture restait encore partielle, et sans doute aveugle, lire les Pères grecs était une singularité, dans la mesure où ce n’était pas une habitude très répandue en France : en tout cas, cette lecture a accompagné mes premières interrogations sur le christianisme et sur la séparation de Byzance et de Rome, comme elle a bien sûr contribué à préparer mes futures découvertes.
                  
Ma rencontre avec la Roumanie a mis du temps à advenir, mais elle a été l’événement qui a permis la maturation et l’accomplissement de tout ce qui avait précédé. Deuxième « grâce » sans nul doute, quand, voici seize ans, mon mariage avec Catherine Imbert, pianiste, m’a ouvert les portes d’un monde nouveau. Non certes immédiatement. Là encore en strates successives. Par sa famille maternelle (Poenaru-Bordea), ma femme avait une grand-mère roumaine en exil, qui l’avait bercée de l’amour de son pays natal et de la poésie d’Eminescu ; elle lui avait insufflé la passion de la Roumanie et de son histoire, dont elle continue à recueillir les traces en collectionnant les livres roumains, dans une bibliothèque qui, vraisemblablement, a peu d’équivalent aujourd’hui. C’est mon épouse, catholique elle-même, qui m’a parlé la première du Journal de la Félicité, du Père Nicolas Steinhardt, livre qui l’avait profondément marquée et qu’elle m’a conseillé.
Notre mariage fut l’occasion d’un premier voyage à Bucarest, et pour moi du  premier contact avec la Roumanie. Quelques années passèrent. Les recherches généalogiques menées par mon épouse l’ont alors conduite à revenir sur le terrain, et à mettre assez récemment au jour que ses ancêtres avaient « fondé » trois églises (à Bucarest, à Călăraşi et vers Slobozia, où a été rapatriée, voici quelques années, la belle église de bois sise autrefois à Poiana). C’est dans ce moment-là, voici environ sept ans, que tout s’est accéléré dans la rencontre des lieux et des êtres, et que tout s’est magiquement imbriqué. Au nombre des êtres, je dois beaucoup à Pia Paleologu, à laquelle mon épouse est apparentée. Femme de grande foi, merveilleuse aquarelliste, d’un sens artistique extrême et d’une généreuse humanité, Pia Paleologu, sachant mon amour de la peinture, m’a permis de rencontrer, en 2009, des Roumains qui ne ressemblaient à rien de ce que j’avais pu connaître non seulement en Occident, mais dans le monde en général : des artistes qui étaient aussi et simultanément des êtres de foi incarnée (c’était donc possible !), des êtres avec lesquels je me suis senti en prise immédiate – telle Silvia Radu, magnifique sculpteur, qui a fondé église et monastère, qui m’a fait connaître l’œuvre exceptionnelle de son mari, le sculpteur Gorduz (je ne l’ai malheureusement pas connu), et qui me nourrit régulièrement de son expérience profonde de la foi orthodoxe ; j’ai également rencontré Sorin Dumitrescu, avec lequel j’ai pu nouer un substantiel dialogue, roulant sur l’art, sur la poésie et sur la théologie. Dans ce sillage, en compagnie de nos cousins Poenaru-Bordea, de Bucarest, ma femme et moi avons fait en 2010 le voyage jusqu’aux monastères de Moldavie. Inutile de vous dire pourquoi la découverte de Probota, Sucevița, Moldovița, Voroneț et tous les autres fut   l’un des chocs de ma vie. Jamais je n’avais imaginé pareille réalité – architecturale, picturale, théologique. Ce sont ces monastères (et j’ajouterai la poésie d’Eminescu) qui m’ont décidé à apprendre votre belle langue roumaine, que j’essaie de travailler depuis cinq ans maintenant.
            Ma connaissance de l’orthodoxie s’est alors vite enrichie. Pour les hauts-lieux, il y eut, après la Moldavie et la Bucovine, un pèlerinage pascal au monastère de Lupşa, en 2012, dans les monts Apuseni (pèlerinage organisé en France par la patriarchie de l’Eglise roumaine de France) : ces Pâques à Lupşa furent pour moi l’occasion de saisir l’importance majeure des monastères dans l’orthodoxie et dans la vie de la Roumanie – réalité qui est sans équivalent en Occident. Autre voyage bouleversant, celui que nous avons entrepris de faire dans le Maramureş en 2013, voyage à pied pour l’essentiel, qui m’a révélé combien au cœur des villages et leurs églises de bois vivait une foi que j’appelle « à ciel ouvert » ; cette foi impressionnante était d’ailleurs la même chez les gréco-catholiques, dont l’accueil était toujours émouvant, tel celui de cette paysanne nommée Lenuta qui nous dit à propos de la mort : « Si on ne croit pas, la route vers la lumière ne s’ouvre pas. » Sur la porte de son église, comme sur toutes celles du Maramureş, et sans doute de Roumanie, était alors placardé le visage admirable de celui dont était annoncée la béatification, Monseigneur Ghika (auquel notre famille roumaine était apparentée).  
Dans cette région bénie, j’ai pu faire l’expérience concrète de la foi orthodoxe  quand à Botiza nous avons fait la connaissance du Père Isidor Berbecaru, homme de Dieu s’il en est : c’est grâce à lui que nous avons découvert la spiritualité profonde de son Maramureş, c’est avec lui, par exemple, que nous avons pu participer à la fête d’un hram pour la Nativité de la Vierge – et en cette occasion, j’ai rencontré un homme étonnant, Hotico, un artisan au sens médiéval du terme, qui m’a parlé à merveille de l’architecture des églises de bois qu’il construit dans le monde entier. Le Père nous a même conduit jusqu’au petit village de Vişeu de Sus, sur les marges lointaines de la Roumanie profonde, pour rencontrer les parents du Métropolite Joseph, le représentant de l’Église orthodoxe roumaine en Europe occidentale, dont nous avions fait la connaissance à Paris plusieurs années auparavant.
 Du Maramureş à Paris il n’y a qu’un pas, puisqu’Hotico a aussi construit une église de bois dans le jardin de la patriarchie de Limours, à la tête de laquelle rayonne sur l’Europe entière l’impressionnante présence spirituelle du Métropolite Joseph, insufflant à son Église une énergie assurément divine. Parmi les pères de cette Église, j’ai eu la joie de rencontrer le Père Marc-Antoine de Beauregard, joie mêlée de surprise, car nous avions été condisciples dans nos premières années d’études ; nous nous étions perdus de vue, et voilà que je le retrouvais plus de quarante après lors d’une conférence : l’étudiant de philosophie était devenu orthodoxe, puis avait fait un an d’études théologiques à Bucarest, où il avait rencontré le Père Staniloae, pour être finalement ordonné prêtre de l’Église roumaine ! Nos chemins se croisaient à nouveau, grâce à l’orthodoxie et à la Roumanie. C’est lui qui m’a encouragé à lire le Père Staniloae, avec lequel il a écrit un livre d’entretiens et dont il traduit l’œuvre en français. Autre belle rencontre sous le signe de l’orthodoxie, celle de Felicia Dumas, professeur à Iasi, que j’ai connue quand j’ai fait l’acquisition du dictionnaire franco-roumain/roumain-français des notions clefs de l’orthodoxie. Notre relation d’estime et d’amitié demeure essentiellement épistolaire, mais elle est marquée pour moi par la lumière diamantine de la foi de cette humble et grande roumaine ; c’est elle qui m’a engagé à lire le Père Placide Deseille, dont elle traduit les textes en roumain, et voilà qu’avec le Père Placide je retrouvais les Pères grecs, dont il est un traducteur et un commentateur très avisé. Mais j’ajouterai que bien des Roumains plus ou moins anonymes ont beaucoup contribué à me faire ressentir et à admirer l’orthodoxie vivante : ce sont notamment certains prisonniers politiques, dont la foi leur a permis de résister dans les prisons du communisme ; c’est encore telle vieille paysanne en prière à mes côtés pendant les longues heures de la nuit du samedi de Pâques à Lupşa ; c’est encore, et tout autant, Adela, la dame du Maramureş qui fait notre ménage à Paris : elle me raconte comment son récent pèlerinage à Jérusalem a transformé sa vie, m’apporte régulièrement des livres orthodoxes, me parle d’Arsenie Boca : elle est à mes yeux un exemple de la foi incarnée dans une extrême humanité.
            En parallèle, et depuis plusieurs années, j’ai bien sûr repris la lecture des Pères grecs, notamment saint Basile, saint Maxime le Confesseur, saint Grégoire Palamas. Je  me suis renseigné sur les figures des « grands spirituels » comme saint Silouane de l’Athos, le Père Paissié Olaru, le père Sophrony… Et j’ai lu des textes de Justin Popovici, de Vladimir Lossky, du Père Staniloae bien sûr, d’Edvokimov, ainsi que de Yanaras, de Romanides et de Rafael Noica (Cultura duhului – « La Culture de l’esprit »). 

            La question qui m’est parfois posée est évidemment de savoir pourquoi je ne deviens pas orthodoxe. Je réponds comme je le fais ici : je ne veux pas déclencher une guerre de religion à ma petite échelle ; l’orthodoxie me permet de mieux vivre mon catholicisme, avec lequel pourtant les relations n’ont pas toujours été très amicales… Je ne veux pas non plus abandonner la religion de mes pères, et surtout celle de mon grand-père, homme de grande foi, auquel je dois l’élan initial dans la pratique et la compréhension vivante du christianisme ; je ne veux pas être infidèle à tous les prêtres magnifiques que j’ai rencontrés dans ma vie, auxquels je dois tant et dont je sais combien ils souffrent dans la société occidentale contemporaine ; et je ne veux pas non plus délaisser les grands figures du catholicisme moderne qui me sont chères, entre autres Baudelaire, Bernanos, Simone Weil ; et puis je me dis qu’ainsi je peux vivre à ma façon la réalité concrète de l’Église indivise, qui compte aussi, côté occidental, ajoutons-le, de pures merveilles comme saint Irénée, les grands martyrs, sainte Geneviève, sainte Françoise (la patronne de Rome), les grands mystiques de la tradition, tel saint Jean de la Croix, ou encore Blaise Pascal…
Voilà pour ma découverte de l’orthodoxie et son importance pour moi. Une longue histoire, une expérience à l’échelle d’une vie, et une histoire encore ouverte, je l’espère de tout cœur.  


2/ Pour vous, quel serait le sens majeur de la voie orthodoxe, et quel serait l’enseignement le plus important que vous ayez reçu de l’orthodoxie ?

Ma réponse sera abrupte, et non moins décidée : pour moi, le sens majeur de l’orthodoxie, c’est l’icône. Je ne voudrais pas ici passer pour un spécialiste de l’icône, que je ne suis pas et ne prétendrai jamais être. Pour éviter tout malentendu, je l’appellerai le sens de la dimension iconique, qui répond d’ailleurs, chez moi, à une intuition et à une expérience extrêmement ancienne (quasi d’enfance, même si je ne la nommais pas ainsi !) : c’est une évidence lumineuse, dont j’ai peu à peu compris ensuite, au fil du travail de la pensée et de ma compréhension de l’orthodoxie, qu’elle était en effet le cœur de la question.
            Comme la plupart des mots décisifs de nos langues, « icône » est un mot qui parle grec. Mais pas seulement parce que l’étymologie le dit. Il parle grec en profondeur. Mais l’Occident a « oublié » son sens. L’Occident a gardé et surexploité le mot « idée », qui lui vient de Platon, mais il a perdu le mot « icône ». Certes, le terme est encore dans le dictionnaire, on l’utilise encore, mais de manière terriblement triviale et dévoyée (à la suite de son recyclage dans la malheureuse linguistique du XXe siècle, on parle couramment aujourd’hui d’une « icône de la mode, » d’une « icône des années 70 », dans une acception terriblement banalisante du terme). Dans l’histoire de la rupture entre l’Occident et l’Orient, de la déchirure du christianisme, tout se joue primordialement avec l’icône, avant même les querelles théologiques et « byzantines ». L’Occident, donc, bien que revendiquant son héritage « gréco-latin », selon la formule passe-partout en usage, a radicalement perdu le sens de l’icône et de l’iconique. Le règne de l’esthétique et de la « culture » a validé cette disparition. Et c’est précisément dans le champ de « l’Image » que l’Occident a peu à peu perdu de vue l’essentiel ; il s’agirait de penser à partir de cette perte de l’icône la catastrophe historique et quotidienne de l’image occidentale aujourd’hui. Cela dit, l’Orient et l’orthodoxie elle-même ne sont pas indemnes. À bien des égards. Je me contenterai d’avancer, avec prudence et modestie, qu’il y a aussi une réduction de la puissance de l’icône dans l’orthodoxie moderne, parce que s’est développée une « culture » de l’icône qui travestit partiellement ou fait déchoir son sens profond : il y a parfois, dans la peinture et dans l’usage liturgique privé, une dérive « saint-sulpicienne », un peu miséricordieuse, un peu folkloriste aussi. Je n’entends pas ici la foi naïve, toujours pure et très émouvante. Je parle de la dérive vers le kitsch et le fétichisme, qui éloigne de la vérité spirituelle de l’expérience iconique. Pour autant, et malgré tout, c’est bien de ce côté-ci du christianisme que demeure la source et la ressource magnifique d’une telle expérience, et l’orthodoxie en ce sens est pour moi la voie indispensable.
           
L’eikôn est donc ce mot grec dont Platon a fait un concept, notamment dans le dialogue Phèdre, concept qui a été transmis, via la pensée de Plotin, au christianisme des Pères grecs, puis au christianisme orthodoxe. La métamorphose qui s’est opérée au fil des siècles a été décisive pour le christianisme oriental, lequel a fait de l’icône le cœur de son approche de Dieu. La dimension iconique, qui baigne l’orthodoxie et lui donne sa grandeur, est originairement, et en son principe, une dimension qui précède toute théologie. Au point, j’y insiste aussi, que le grand art laïc a pu et peut être iconique, parfois même plus radicalement iconique que ce qui relève de la seule « religiosité».
Le terme grec « eikôn » paraît de la même famille que le verbe « eikein », qu’on trouve déjà chez Homère, et qui signifie : « Se retirer devant quelqu’un ou quelque chose pour lui céder le pas et lui laisser la place, en marque d’honneur. » Se retirer devant ce qui apparaît, c’est peut-être ce que nous dit secrètement le grec eikon. Ce serait là le sens inaugural de l’iconique, dans notre rapport avec l’être. Peut-être ce rapport présuppose-t-il en effet un retrait devant ce qui est, afin que ce qui est puisse se manifester en tant que tel. Ainsi, loin de signifier « image », loin d’être une représentation, l’icône serait le principe nécessaire à toute manifestation : elle serait l’espacement laissant la place à toute manière de présentation.
Il s’agit donc de maintenir l’icône comme un principe originaire, non comme une fausse monnaie. Loin de toute visualité, sa radicalité est d’être cette ouverture qui fait place vacante, qui vide ou évide un lieu pour mieux laisser être. L’icône n’est donc rien, ou plutôt elle est — positivement — rien. Elle est le rien qui ouvre à l’être de ce qui est. La grandeur théologique de l’icône repose, elle aussi, sur cette distance à l’égard du voir (privilégié par l’eidétique platonisante) et de son immédiateté prétendue. On peut rappeler trois de ses présupposés : l’icône réclame à la fois un prototype, une vision et un rapport avec la mort. Le négatif est bien ici à l’œuvre, puisque le prototype est sans figure (Platon le dit déjà dans Phèdre), puisque la vision relève d’un champ qui précède le plan du visible et de l’invisible, enfin parce que le mort est présence et absence, selon le principe de la relique, qui fait apparaître le mort à la fois ici et là-bas. L’iconique, c’est l’ouverture temporelle au négatif, dont le mortel est le seuil et le sens. Et c’est donc sans doute parce qu’elle est originairement un tel principe que l’icône est devenue, avec l’Incarnation christique, la figure insigne du rapport entre Dieu et l’homme dans le christianisme orthodoxe – étant entendu cependant, j’y insiste encore, que l’icône peut être envisagée comme un principe qui transcende toute théologie ; et qu’elle doit être saisie au-delà de la seule peinture : l’icône, en effet, peut être tout autant l’apanage de la sculpture, de l’architecture, de la poésie même. Ainsi, le modèle du monastère de Moldavie, conçu par Petru Rareş, m’est immédiatement apparu comme l’icône de la manifestation divine.
C’est encore dans cette dimension de l’icône que peut rayonner l’énergie, comme source de toute divinisation. Et c’est bien là la deuxième différence radicale entre les deux christianismes. L’Occident a choisi la voie de l’essence, sur la base d’une lecture réductrice et de Platon et d’Aristote, lecture néoplatonicienne et latinisante. L’Orient a préféré la voie de l’energeia (le mot est encore grec, mais surtout d’Aristote, un Aristote ignoré de la scolastique et même de la philosophie classique : l’être saisi comme energeia est pourtant au centre de cette pensée, mais je ne peux développer ici).
Icône et énergie, voilà ce qui dessine pour moi le chemin de la vérité de l’orthodoxie. Elle permet de penser, à partir de l’idée grecque de « manifestation », la relation de spiritualisation, de divinisation, de déification de l’homme, sans qu’on ait besoin des ressorts conceptuels tortueux de l’analogie, de la ressemblance et du simulacre. Elle permet tout autant de donner enfin corps en l’homme à la vérité oubliée d’une aisthesis, d’une dimension « sensible », ou « intuitive », qui soit directement en prise sur la manifestation elle-même. Tel est le « cœur », dont le grand Jean Gerson, au Moyen Âge, avait dit : « Et parlerez des six sens, cinq dehors et un dedans, qui est le cœur. » La simplification philosophique moderne a réduit l’affaire à la question sempiternelle, néoplatonicienne encore, de l’âme et du corps. Le cœur a disparu, sinon dans son usage romantique ou charitable. Lorsque Baudelaire lui-même parle poétiquement du cœur (« mis à nu »), c’est précisément dans un sens que l’Occident n’est plus capable d’entendre. Ce cœur me paraît décisif dans l’orthodoxie, notamment pour « la voie de « l’hésychasme » – titre d’un petit livre précieux du Père Marc-Antoine, qui précise combien l’intuition, accompagnée du cœur, précède toute pensée et constitue une connaissance véritable. Décisif encore le cœur quand on découvre la manière dont agit la présence de ceux qu’on appelle « les grands spirituels ».
    Voilà donc, juste esquissée, la dimension qui me paraît primordiale dans l’orthodoxie. Cette importance de la place de la « manifestation » change décisivement la donne, non seulement dans la théologie, mais tout autant dans la philosophie, et dans l’art lui-même. Car même si « on » l’ignore en Occident, la pensée, la poésie, l’art véritable lui-même, autant que la foi, œuvrent dans cette dimension. L’icône est la voie royale de toute création. Et de toute libre création. Voilà en tout cas un chemin qui m’a permis de mieux mesurer les limites de l’augustinisme, de donner plus de profondeur à mon propre travail de relecture incessante et de retraduction de la pensée grecque, mais qui m’a permis aussi, soit dit en passant, de mieux marquer les insuffisances du discours assez répandu sur la théologie négative et sur l’apophase, dont se repaît aujourd’hui une certaine philosophie occidentale, laquelle tend à se donner des airs…        


Nessun commento:

Posta un commento